
Living is easy with eyes
closed
Misunderstanding all you see
It’s getting hard to be someone
But it all works out
It doesn’t matter much to me.
Strawberry fields forever, the
Beatles.

Living is easy with eyes
closed
Misunderstanding all you see
It’s getting hard to be someone
But it all works out
It doesn’t matter much to me.
Strawberry fields forever, the
Beatles.

Il y avait une maison au fond de la
cour. Une grande bâtisse au teint pâle et livide que l’on
voyait transpercer régulièrement les longs barreaux de la
grille.
Une lettre à la main, l’enfant n’avait pas osé entrer.
Décalé, un peu sur le côté du mur, il regardait le tracé de la
cour. La porte brune de la maison. Le béret qu’il portait,
trop grand pour lui, avait dû passer sur la tête de nombreux autres
enfants avant lui, car il était imprégné de tant d’odeurs
qu’il en paraissait presque neutre. Bien sûr, il aurait pu
partir. Bien sûr, il aurait pu traverser la rue, retourner près du
pont. Mais pas cette fois. Sans doute las de fuir, l’enfant
dissimula un soupir sous le grincement de la grille.
De l’intérieur, la mine maladive du bâtiment paraissait plus
visible encore. Mais sans doute l’angoisse, la résignation et
la douleur de l’enfant s’étaient efforcées à lui
conférer cet aspect austère, proche de l’agonie. Celle de ce
qu’il avait longtemps cru être la liberté.
Il attendit sur le perron. Après
avoir tiré brièvement sur la chaine qui fit tout juste retentir la
cloche. Gêné dans ces chaussures aux bouts trop ronds. Dérangé par
les plis d’un pantalon trop grand qui ne faisait que
recouvrir la couche de crasse plus qu’il ne la dissimulait.
Il chiffonnait machinalement le papier de la lettre lorsque la
porte s’ouvrit sur une nuée d’enfants.
- Tu es Axel ? N’est-ce pas ? S’enquit-une voix adulte
à laquelle l’enfant, sous le coup de son émotion, fut
incapable d'attribuer un sexe.
Sans répondre, il tendit le papier qu’il tenait à la main et
rabattit aussitôt son béret sur son visage. Un peu effarouché par
tous ces yeux posés sur lui.
- Tu es Axel, affirma la voix, et Père Gabriel t’envoie. Mais
entre donc. N’aie pas peur !... Attends-moi ici quelques
instants et fais connaissance avec tes nouveaux camarades.
Les présentations se firent dans le silence. Pincés, les enfants
observaient, scrutaient, analysaient le petit être chétif et
crasseux qui se tenait devant eux. Sans un souffle. Le premier mot
parut une agression.
- T’as souffert ?
- Oui... Non... J’ai oublié...
- T’as une drôle de voix pour un garçon.
L’enfant rabattit plus bas encore le bord râpeux du vieux
béret.
- T’as quel âge d’abord
?
- Et toi t’as quel âge ?
- Ca te regarde pas.
- Toi non plus. J’ai l’âge d’être ici.
- Pourquoi t’es ici ?
- Certainement pour la même raison que toi, Quentin, coupa une voix
autoritaire.
Le groupe se divisa en désordre, ouvrant, dans un vrombissement
d’abeilles, apeurées le passage à une grande femme,
d’une cinquantaine d’années. Le visage marqué
d’une certaine autorité, le voile qui lui recouvrait la tête,
semblait presque être sa chevelure dans l’obscurité un peu
moite qui baignait l’entrée du foyer. Pourquoi faisait-il
donc si sombre ? Comme si soudain tous les cauchemars remontaient.
Et la raison... La raison initiale de la fuite qui revenait... Dans
une brume. Celle si lointaine déjà du souvenir.
L’enfant se laissa enlever son béret sans résistance. Avant
même de comprendre. Il ne se laissa pas surprendre par les regards
étonnés. Et lorsqu’il sentit rouler dans son dos la masse
crêpée de sa chevelure, une larme silencieuse glissait vers le bas
de sa joue.

La chambre était trop petite. Trop
petite pour deux. Pour trois même... Enfin... Deux et demi. Axelle
ne savait pas vraiment dans quelle catégorie elle devait classer
Ophélie. Cette poupée plus envahissante, plus présente et presque
plus vivante que sa petite propriétaire.
- T’es sale et tu pues, lança simplement Kimberly depuis son
lit.
Un regard assassin lui répondit. Noir et dur. Les yeux d’un
chat sauvage. Sans presque bouger, sans jamais quitter la petite
fille des yeux, Axelle tendit la main, noua ses doigts dans une
paire de ciseaux et les porta lentement au niveau de sa nuque avec
des gestes d’automate. Bêtement effrayée, Kimberly recula
plus profond dans ses coussins. Ce fut elle qui cria de douleur
lorsque la première mèche s’effilocha sur le parquet.
- Pourquoi ? Pourquoi t’as fait ça ? sanglota la petite fille
en pressant la tête d’Ophélie sur son ventre.
- Je suis un garçon, répondit Axelle d’un ton monocorde, je
suis un garçon... Un garçon... un garçon...
Un nouveau hurlement acheva de prévenir les religieuses du foyer.
Tandis que les mèches continuaient à tomber, on entendait, un peu
en retrait, le mouvement désordonné de pas dans les
escaliers.

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