Axelle n’avait pas
l’habitude d’aller à l’église. A dire vrai, elle
n’y avait jamais été. Aussi, la première impression
qu’elle en tira fut celle d’un frisson, ce premier
dimanche. Au foyer. De froid. Un souffle glacé qui s’était
enroulé autour de ses bras. Des odeurs aussi. Un parfum
d’encens mélangé à l’humidité ambiante et qui
imprégnait la peau. Partout cette étrange impression d’un
vide surchargé. Icônes, statues, chandeliers… L’eau
glacée du bénitier… Ces hauts plafonds voûtés. La résonance
minérale des pas, des chuchotements, ricochant contre les murs sans
jamais s’évaporer vraiment.
Axelle avait décroché dès le début de la messe. Ignorant les chants
qu’il fallait chanter, les mots qu’il fallait répéter,
elle avait choisi d’observer le décor qui l’entourait
plutôt que de s’ennuyer.
Elle ne l’avait pas vu tout de suite. Ce fut un pur hasard.
Sans raison apparente, elle avait eu le réflexe, l’instinct
ou l’idée de tourner la tête sur le côté. Au début il
n’y avait qu’un trou noir. Un renfoncement sombre logé
sous une arcade. Un peu plus à gauche. Elle l’avait fixé sans
grande attention jusqu’à ce qu’un rayon de soleil
dessine en filigrane l’ombre désordonnée d’une aile de
bois. Intriguée, elle avait plissé les yeux.
Et les formes se précisèrent. Lentement. Caressant la ligne
d’un ange de chêne maintenant entre ses deux mains la lourde
croix d’une épée. Axelle avait remonté le fil de la
silhouette jusqu’à ce qu’un sursaut ne l’arrête
au niveau du visage d’un monstre. Percées de chaque côté du
nez de l’ange, deux pupilles d’onyx se perdaient au
centre des ovales blancs qui redessinaient ses yeux. Une
incrustation de pierres et de bois peint censée lui conférer un
esprit pathétique et qui en fait d’âme avait fait de lui une
chose horrible, aveugle, qui vous fixait froidement de ses yeux
morts.
Dès lors il n’y eut plus rien.
Ni sermon, ni curé, ni prières. Rien que cet ange au regard dilaté
qui dégageait cette vie morte comme un appel. Le pli souriant de sa
bouche devint alors un abominable rictus. L’épée meurtrière.
la menaçait de toute sa hauteur Et lorsque cette chaise, quelque
part au fond de l’église, se renversa, l’écho vint
frapper ses lèvres en un hurlement de douleur.
L’église devint pour Axelle un véritable supplice.
Chaque semaine contrainte d’y retourner. Chaque semaine se
retenir de pleurer. Chaque semaine effrayée à l’idée
d’avoir peut être à se tourner.
Evidemment, la tension qui contractait la petite fille
n’échappa pas aux autres enfants. Après quelques
semaines de ricanements étouffés, un langage codé finit par se
répandre de rangée en rangée, par coups de coude et clins
d’œil interposés. Et à la sortie, ce dimanche
là…
- Père Gabriel veut te parler Axelle, il a demandé à ce que tu
l’attendes là, l’arrêta Sophie tandis qu’Axelle
se précipitait hors de l’édifice.
Le baptistère était placé sous une large alcôve circulaire. Le
bassin, octogonal, était creusé à même le sol. A même la pierre.
Dans une sorte de matériau blanc, légèrement spongieux. Axelle y
jeta ses deux petites jambes, redessinant dans l’attente le
bord râpeux de la cuve du bout de son index. Derrière les bruits
s’étaient estompés. Plus espacés. Parfois un talon qui
claquait, une chaise qui bougeait. Un long grincement. Douloureux.
Un claquement. Nu.
Les pierres de l’église étaient devenues noires. Eclairées de
façon irréelle par un jeu de lumière kaléidoscopique qui
transperçait les vitraux. Axelle n’avait pas bougé. Voyant
que personne ne venait, elle décida de se lever. D’avancer.
Un pas ou deux. Pour regarder.
La nef n’existait plus. Un néant. Tombant comme un précipice
autour des longs bancs de bois. Seul l’autel paraissait
lumineux. Luminescent plutôt. Surnaturel sous cette impalpable
colonne blanche qui tombait depuis la coupole. Personne. Et ce
froid écœurant au parfum d’encens.
Elle osa un « mon père ? » étranglé qui partit se perdre sous le
dôme du chœur en zigzagant entre les voûtes. Silence. Moite.
Presque collant. Réalisant qu’elle était la victime
d’une mauvaise plaisanterie, Axelle allait sortir du
baptistère lorsque son regard tomba sur la silhouette décharnée de
l’ange. Fondue noire dans l’obscurité du renfoncement.
Les contours inégalement esquissés par un rayon de lumière qui
traversait la croisée. Il n’y avait que ses yeux.
Phosphorescents. Suspendus au centre d’une masse compacte
dont on ne pouvait qu’imaginer les traits.
Axelle s’était ruée vers la sortie. En hurlant. Mais la porte
ne s’était pas ouverte. Puis il y avait eu ce courant
d’air, sous la nef, comme le chant métallique des âmes
défuntes glissant au milieu de ce silence en perpétuelle vibration.
Et le regard de l’ange. Avec sa morne fixité.
- Tu es morte, Axelle, lui avait soufflé le vent, tu es morte,
morte, morte…
La seule chose dont elle put se souvenir ensuite fut le son
d’une voix. Celle d’un petit garçon qui la rassurait.
La soutenait. Elle savait qu’elle parlait parce qu’elle
sentait ses lèvres s’ouvrir et se fermer, mais elle
n’entendait plus ce qu’elle disait. Il n’y avait
qu’une seule certitude dans la confusion de ses sentiments.
Quentin. Elle avait eu la force de le reconnaître. Quentin. Il
était venu la chercher. Quentin qui l’avait délivrée.
Elle ne le regarda jamais plus avec la même froideur. Elle
n’oublia jamais plus son existence. Ni les mots qu’il
avait prononcés cette nuit là. « Je t’apprendrai »... Aussi
lorsqu’elle réussit à écrire ses premières lignes, ce fut à
lui qu’elle alla les montrer. C’est lui qui la
conseilla, l’encouragea, la gronda et corrigea. Toujours
penché derrière elle, avec le sérieux grave d’un petit
professeur, il la reprenait dans ses erreurs, la félicitait de ses
efforts. Du moins était-ce ainsi qu’elle le percevait. Jamais
elle ne vit que c’était elle plus que ses cahiers qu’il
regardait, jamais elle ne sentit la main qu’il posait sur son
épaule, jamais elle ne s’émut de son souffle que
volontairement il laissait glisser sur sa joue pour en respirer
l’odeur. Jamais elle n’entendit ses soupirs
lorsqu’elle repartait après avoir étudié, jamais elle ne vit
le bonheur briller dans ses yeux lorsqu’il l’attendait
et jamais elle ne comprit qu’il espérait chaque jour un
baiser.
