blogorama
Accueil Date de création : 07/06/09 Dernière mise à jour : 14/12/09 19:51 / 62 articles publiés
 

04  (Première époque) posté le dimanche 30 août 2009 10:38

Le plus difficile fut sans doute l’apprentissage de la lecture. De l’écriture. Parce que, passé l’effort d’avoir su reconnaitre aux lettres une forme, il fallut à Axelle leur donner un nom, puis un sens.
C’était épuisant. Et si elle avait eu raison en fin de compte ? Si elle n’était pas faite pour apprendre à lire ? Si son destin était réellement celui que...
Mais elle avait cette boulimie de l’apprentissage dont elle avait été trop longtemps privée à travers des destructions que nul n’était capable de soupçonner au sein du foyer. Destruction mentale. Destruction physique. Comme ce dégoût d’elle-même qui la faisait se considérer obstinément comme un garçon.
C’était une revanche plus qu’un désir. Elle prenait les carnets qu’elle trouvait et les copiait. Des pages entières. Comme on dessine sur du papier. Des lettres, des mots que la plupart du temps elle recopiait, dans leur plus stricte vérité. Parce que, parfois, la forme imprimée d’un « a » lui faisait douter de son identité propre. Donc elle collectionnait les mots sur des bouts de cahier.
Sans en comprendre le sens. Juste pour le défi de n’être plus ce qu’Elle avait décidé. Mais la vengeance ne menait qu’à l’épuisement. Tant qu’elle s’obstinait sur ce chemin, tout restait obscur et dénué de sens. Rien ne se déliait. Les mots restaient des suites de lettres. Les phrases des suites de mots. Il lui manquait encore une chose pour véritablement apprendre. L’envie.
Et une nuit... Alors qu’Axelle errait dans les couloirs à la recherche d’un sommeil qui ne serait plus hanté par ses cauchemars quotidiens, elle était tombée sur un livre à la couverture fanée, constellé d’images plus merveilleuses les unes que les autres.
Il y a parfois de la magie qui émane des objets que l’on touche. L’odeur du cuir. De l’encre. Du papier.
Chaque page qu’elle tournait semblait plus magnifique que celle qui la précédait. Chaque page avançait dans un univers qu’elle ne pouvait pas atteindre. Spectatrice lointaine des quelques illustrations qui y avaient été égrainées...
Charlaine... Tu paieras Charlaine pour ce que tu as fait...
Tu ne m’interdiras plus rien désormais. Tu ne me prendras plus rien...
Et un jour... Un jour enfin... Dans quelques années...
Je saurai attendre.
Axelle referma le livre d’un trait, soulevant ainsi un fin nuage de poussière entre les pages.
- Je le lirai, affirma-t-elle d’une voix décidée qui résonna contre les parois silencieuses du foyer endormi.
Lorsqu’elle se retourna, la surprise lui fit glisser l’ouvrage des mains.
Quentin lui rendit le livre. L’enfant prolongea quelques instants le contact, jusqu’à ce qu’il sente la peau d’Axelle frissonner.
- Je t’apprendrai, lui répondit-il simplement.
Et il disparut dans le corridor. Avalé par l’obscurité des lieux.
Et c’est là que soudain, enfin, elle entrevit les prémices de la véritable liberté. Là. Dans ce foyer où elle avait cru au premier abord être emprisonnée.

L’espoir.

Doucement toutes les brides qui avaient été tressées se dénouaient.

Peut-être qu’il y avait mieux que l’animal qu’elle avait été...

lien permanent

Journal de Quentin Lexan 15 décembre 18***  (Première époque) posté le dimanche 30 août 2009 10:40

lien permanent

05  (Première époque) posté le dimanche 30 août 2009 10:41

Après l’expérience glacée de son premier contact, Axelle avait assez vite laissé Quentin de côté. Ce petit garçon pas comme les autres qui paraissait souvent fuir la vie en général et elle en particulier. Sa discrétion était si absolue qu’elle avait même fini par l’oublier, et, curieusement, elle était souvent surprise de le croiser au détour d’un couloir ou d’un chemin, d’avoir à se rappeler de temps en temps qu’il existait. Jusqu’à cette nuit. Avec le livre.
Quentin était un enfant bizarre. Se mêlant peu aux autres. Non pas vraiment renfermé ou timide, mais plutôt mûr. Trop sans doute pour l’enfant qu’il était. Lorsqu’il parlait, personne ne comprenait les mots qu’il utilisait, il jouait toujours à des jeux bien trop compliqués et nombre de ses idées dépassaient la plupart des autres pensées. Aussi, parce que la solitude lui convenait, il s’isolait, lui, ses livres et ses carnets.
Il payait le prix d’un don du ciel qu’il n’avait pas réclamé. Celui des mots. De l’imagination. A neuf ans il écrivait mieux que certains adultes, avait plus d’imagination que certains romanciers. Il dévorait les livres comme les livres le dévoraient. Il se submergeait de mots tout comme les mots le submergeaient.
C’étaient des heures entières qu’il passait, tapis dans un coin, parfois à la limite du visible, à retransformer le monde qu’il voyait. A métamorphoser des fleurs en colombes, des lucarnes en moucharabiehs, parce que la vie imaginée était plus douce que la réalité. Que dans les images de l’esprit, la scène se termine comme elle doit se terminer, les mots sont toujours ceux que l’on attendait, les répliques celles que l’on a créées.
Pourtant, malgré la distance qui les séparait, malgré cette sorte d’indifférence mêlée de fascination inavouée, Axelle dut bien reconnaître, que sans lui, ce matin là...

lien permanent

06  (Première époque) posté le dimanche 30 août 2009 10:42

Axelle n’avait pas l’habitude d’aller à l’église. A dire vrai, elle n’y avait jamais été. Aussi, la première impression qu’elle en tira fut celle d’un frisson, ce premier dimanche. Au foyer. De froid. Un souffle glacé qui s’était enroulé autour de ses bras. Des odeurs aussi. Un parfum d’encens mélangé à l’humidité ambiante et qui imprégnait la peau. Partout cette étrange impression d’un vide surchargé. Icônes, statues, chandeliers… L’eau glacée du bénitier… Ces hauts plafonds voûtés. La résonance minérale des pas, des chuchotements, ricochant contre les murs sans jamais s’évaporer vraiment.
Axelle avait décroché dès le début de la messe. Ignorant les chants qu’il fallait chanter, les mots qu’il fallait répéter, elle avait choisi d’observer le décor qui l’entourait plutôt que de s’ennuyer.
Elle ne l’avait pas vu tout de suite. Ce fut un pur hasard. Sans raison apparente, elle avait eu le réflexe, l’instinct ou l’idée de tourner la tête sur le côté. Au début il n’y avait qu’un trou noir. Un renfoncement sombre logé sous une arcade. Un peu plus à gauche. Elle l’avait fixé sans grande attention jusqu’à ce qu’un rayon de soleil dessine en filigrane l’ombre désordonnée d’une aile de bois. Intriguée, elle avait plissé les yeux.
Et les formes se précisèrent. Lentement. Caressant la ligne d’un ange de chêne maintenant entre ses deux mains la lourde croix d’une épée. Axelle avait remonté le fil de la silhouette jusqu’à ce qu’un sursaut ne l’arrête au niveau du visage d’un monstre. Percées de chaque côté du nez de l’ange, deux pupilles d’onyx se perdaient au centre des ovales blancs qui redessinaient ses yeux. Une incrustation de pierres et de bois peint censée lui conférer un esprit pathétique et qui en fait d’âme avait fait de lui une chose horrible, aveugle, qui vous fixait froidement de ses yeux morts.
Dès lors il n’y eut plus rien.
Ni sermon, ni curé, ni prières. Rien que cet ange au regard dilaté qui dégageait cette vie morte comme un appel. Le pli souriant de sa bouche devint alors un abominable rictus. L’épée meurtrière. la menaçait de toute sa hauteur Et lorsque cette chaise, quelque part au fond de l’église, se renversa, l’écho vint frapper ses lèvres en un hurlement de douleur.


L’église devint pour Axelle un véritable supplice. Chaque semaine contrainte d’y retourner. Chaque semaine se retenir de pleurer. Chaque semaine effrayée à l’idée d’avoir peut être à se tourner.
Evidemment, la tension qui contractait la petite fille n’échappa pas aux autres enfants. Après quelques  semaines de ricanements étouffés, un langage codé finit par se répandre de rangée en rangée, par coups de coude et clins d’œil interposés. Et à la sortie, ce dimanche là…
- Père Gabriel veut te parler Axelle, il a demandé à ce que tu l’attendes là, l’arrêta Sophie tandis qu’Axelle se précipitait hors de l’édifice.
Le baptistère était placé sous une large alcôve circulaire. Le bassin, octogonal, était creusé à même le sol. A même la pierre. Dans une sorte de matériau blanc, légèrement spongieux. Axelle y jeta ses deux petites jambes, redessinant dans l’attente le bord râpeux de la cuve du bout de son index. Derrière les bruits s’étaient estompés. Plus espacés. Parfois un talon qui claquait, une chaise qui bougeait. Un long grincement. Douloureux. Un claquement. Nu.
Les pierres de l’église étaient devenues noires. Eclairées de façon irréelle par un jeu de lumière kaléidoscopique qui transperçait les vitraux. Axelle n’avait pas bougé. Voyant que personne ne venait, elle décida de se lever. D’avancer. Un pas ou deux. Pour regarder.
La nef n’existait plus. Un néant. Tombant comme un précipice autour des longs bancs de bois. Seul l’autel paraissait lumineux. Luminescent plutôt. Surnaturel sous cette impalpable colonne blanche qui tombait depuis la coupole. Personne. Et ce froid écœurant au parfum d’encens.
Elle osa un « mon père ? » étranglé qui partit se perdre sous le dôme du chœur en zigzagant entre les voûtes. Silence. Moite. Presque collant. Réalisant qu’elle était la victime d’une mauvaise plaisanterie, Axelle allait sortir du baptistère lorsque son regard tomba sur la silhouette décharnée de l’ange. Fondue noire dans l’obscurité du renfoncement. Les contours inégalement esquissés par un rayon de lumière qui traversait la croisée. Il n’y avait que ses yeux. Phosphorescents. Suspendus au centre d’une masse compacte dont on ne pouvait qu’imaginer les traits.
Axelle s’était ruée vers la sortie. En hurlant. Mais la porte ne s’était pas ouverte. Puis il y avait eu ce courant d’air, sous la nef, comme le chant métallique des âmes défuntes glissant au milieu de ce silence en perpétuelle vibration. Et le regard de l’ange. Avec sa morne fixité.
- Tu es morte, Axelle, lui avait soufflé le vent, tu es morte, morte, morte…
La seule chose dont elle put se souvenir ensuite fut le son d’une voix. Celle d’un petit garçon qui la rassurait. La soutenait. Elle savait qu’elle parlait parce qu’elle sentait ses lèvres s’ouvrir et se fermer, mais elle n’entendait plus ce qu’elle disait. Il n’y avait qu’une seule certitude dans la confusion de ses sentiments. Quentin. Elle avait eu la force de le reconnaître. Quentin. Il était venu la chercher. Quentin qui l’avait délivrée.
Elle ne le regarda jamais plus avec la même froideur. Elle n’oublia jamais plus son existence. Ni les mots qu’il avait prononcés cette nuit là. « Je t’apprendrai »... Aussi lorsqu’elle réussit à écrire ses premières lignes, ce fut à lui qu’elle alla les montrer. C’est lui qui la conseilla, l’encouragea, la gronda et corrigea. Toujours penché derrière elle, avec le sérieux grave d’un petit professeur, il la reprenait dans ses erreurs, la félicitait de ses efforts. Du moins était-ce ainsi qu’elle le percevait. Jamais elle ne vit que c’était elle plus que ses cahiers qu’il regardait, jamais elle ne sentit la main qu’il posait sur son épaule, jamais elle ne s’émut de son souffle que volontairement il laissait glisser sur sa joue pour en respirer l’odeur. Jamais elle n’entendit ses soupirs lorsqu’elle repartait après avoir étudié, jamais elle ne vit le bonheur briller dans ses yeux lorsqu’il l’attendait et jamais elle ne comprit qu’il espérait chaque jour un baiser.

lien permanent

Cahier de catéchisme d'Axelle Cantini, le 25 décembre 18***  (Première époque) posté le mercredi 09 septembre 2009 10:42

 

NDLA

Transcription de la page


Dieu n’existe pas. C’est pas vrai qu’il existe. Parce que si il existait, jamais il permettrait que les enfants soient des orphelins, que les gens soient malheureux. Ca fait que cinq mois que je le connais et on m’a appris que l’homme était son enfant. Alors s’il permet que son enfant souffre c’est que ou il est un monstre, ou il est mort, parce qu’il en a fait des orphelins.
Si il est un monstre, je refuse de croire qu’il existe.
S’il est mort c’est qu’il existe plus.
Aujourd’hui, 25 décembre, je jure que plus jamais de ma vie je ne verrai un mort, que je suis un garsson et que Dieu n’existe pas.

Axel

 

NDLA bis (notez qu'elle n'a fait qu'une seule faute, merci Quentin !)

lien permanent