
Il était quasiment impossible
d’approcher Kimberly. Impossible de lui parler. Cette petite
fille au teint de porcelaine, à la liquide chevelure dorée, qui
tremblait au moindre regard.
Axelle aurait pu l’ignorer, la laisser dans son coin avec
cette poupée qu’elle passait son temps à cajoler. Hélas, il
était difficile de faire semblant de ne pas se voir lorsqu’on
occupe le même dortoir.
Depuis les premiers mots dédaigneux qu’elle avait prononcés
avec le courage d’une petite effarouchée, Kimberly
n’avait plus seulement adressé un regard à Axelle.
Mais la petite fille ne s’offusquait nullement de son
ignorance, parce qu’elle sentait que ce silence portait le
poids d’une mise en garde. La peur incessante d’être
rabrouée.
Axelle ne comprenait pas l’isolement de Kimberly. Autant la
maturité précoce de Quentin l’avait poussé naturellement vers
une solitude qui lui convenait, autant Kimberly demeurait un
mystère. Toujours à l’écart. Elle et sa poupée. Abandonnées
dans le coin de la cour et observées par des œillades
assassines depuis les groupes alentours.
Il y avait une prairie à l’autre bout du village. Un pré
immense qui débouchait sur deux ou trois fermes et où la petite
fille blonde aimait à y promener Ophélie. Souvent, elle
s’asseyait au milieu des fleurs et tressait des heures durant
de longues couronnes pour en coiffer sa poupée.
Et un jour, alors qu’Axelle l’avait suivie pour la
regarder nouer les tiges en guirlandes parfumées, elle vit
s’avancer, depuis le village, une dizaine d’enfants du
foyer. Par derrière, ils arrachèrent la poupée des mains de
l’enfant et se la jetèrent à la chaîne, sans craindre de
briser le précieux visage de porcelaine. Axelle n’entendait
pas ce qui se disait de là où elle était, mais à la ronde qui
venait de se former, elle comprit bien que les sarcasmes devaient
allégrement fuser.
- Ta mère t’a abandonnée parce qu’elle ne voulait pas
de toi !
- Même à ta naissance, elle n’a pas voulu de toi !
Kimberly était la seule enfant du foyer abandonnée à la naissance.
On ne savait que très peu de choses d'elle. On l’avait
retrouvée, âgée de quelques jours à peine, sur les marches de
l’église. Dans un panier. Avec cette poupée et un petit mot
rédigé en anglais.

Le corps d’une jeune femme avait été retrouvé une semaine
plus tard dans la rivière qui descendait la campagne en contrebas.
Une jeune anglaise, vêtue de vêtements élimés et d’une
maigreur effroyable. L’enquête avait conclu au suicide. Elle
s’était jetée dans le ruisseau, probablement peu de temps
après avoir embrassé une dernière fois l’enfant qu’elle
avait voulu sauver. Et le prénom de Kimberly lui était alors resté.
Un bien étrange prénom qui n’était à l’époque attribué
qu’aux garçons, et qui évoquait le son des lointaines
colonies étrangères1.
Kimberly de Saint Matthieu.
Une consonance si puissante, si noble qui ne cachait que le drame évident du vide de son existence.
Kimberly ne faisait rien
d’autre que de porter le nom du foyer. Plus de mère. Plus
d’origine. Plus d’identité. Kimberly était la seule
trace de passé qui lui restait avec cette poupée qu’elle
avait malheureusement nommé Ophélie... En toute innocence. Sans
savoir qu’à travers ce nom c’était un peu du destin de
sa mère qu’elle conservait en elle. Sans savoir que...
- Kimberly n’est rien, ni personne. Car on ne saura jamais
d’où elle vient !
- Et personne ne voudra de quelqu’un qui n’est
rien...
- C’est pas vrai, se débattait la petite fille de toute sa
fragilité.
- Tu n’es rien... Tu n’es personne... Tu
n’existes pas !
- Ophélie ! Rendez-moi Ophélie ! Vous allez la casser !
- Elle croit qu’Ophélie est son enfant. Elle croit
qu’elle est sa mère, parce qu’elle n’en a jamais
eu !
Suivit alors une série de boutades qu’Axelle, au premier
abord, ne comprit pas, ignorant encore à cet instant tout de la
passion que Kimberly vouait aux fleurs et à leur langage.
- Kimberly est une ronce ! chantonna Sophie.
- Oui, sanglotait-elle, vous faites tout pour me faire de la peine
!
- Kimberly est un chardon ! poursuivit Thierry.
- Non ! C’est vous les chardons ! Vous êtes toujours
agressifs avec moi...
- Kimberly est un chrysanthème ! cingla Murielle.
- C’est tant mieux, je vivrai éternellement, renifla
l’enfant.
- Kimberly est un souci qui sent mauvais, tralala ! lança un tout
petit garçon qui répondait au prénom de Romain.
- Chagrin, peine, désespoir... Vous ne savez que faire souffrir !
Me faire souffrir ! Moi ! Moi et toujours moi !
- Alors, acheva méchamment Lucas, Kimberly est un narcisse !
Parce qu’elle était trop excédée, parce qu’elle ne sut
pas comment retourner l’égoïsme et la vanité du narcisse dont
on l’accusait, la petite fille s’effondra en sanglots
sous les ricanements des autres enfants.
- Narcisse ! répétaient-ils, fiers de leur trouvaille, narcisse,
narcisse !
Lucas ne comprit pas que c’était Axelle qui lui était tombé
dessus depuis l’arbre. Ophélie ne fut, fort heureusement, pas
abimée dans sa chute. Kimberly s’était empressée de la
récupérer, elle et les couronnes de fleurs que les garnements
avaient déchirées. Au début, l’effet de surprise figea les
autres enfants. Les chants se turent. La ronde se brisa.
Axelle s’était mise à frapper Lucas avec une violence quasi
surnaturelle. Ballotant la petite tête brune d’un côté puis
de l’autre, avec ses poings. Comme ce qu’elle avait
fini par devenir : un garçon. Avec cette agressivité que seule la
rue avait pu lui enseigner. Et vu la force et la conviction
qu’elle y mettait, il était manifeste que ce n’était
pas la première fois qu’elle se battait.
Constatant que Lucas était plutôt mal en point, les autres garçons
sentirent monter en eux le sang de la bagarre et se ruèrent
ensemble sur la petite fille qui cognait.
- Ne vous avisez plus jamais de toucher Kimberly, se débattait
Axelle avec une force incroyable, plus jamais !
- Arrêtez ! sanglotait Kimberly, arrêtez !
L’enfant avait fini par cacher son visage dans la chevelure
de sa poupée. Effrayée. Effarée. Elle pleurait bruyamment
lorsqu’elle sentit qu’on la poussait sèchement à
l’épaule droite.
- Alors, petite sotte, l’agressa Sophie, qu’attends-tu
pour aller prévenir les sœurs au foyer ?
Le reste fut désespérément confus. Quentin, qui n’avait rien
compris à toute cette affaire, avait suivi la parade sanglotante
des enfants qui sortaient un à un du bureau redouté de la Mère
Supérieure. Personne ne répondit à ses questions. Seul Romain le
gratifia d’un hurlement théâtral qui lui brisa les tympans.
Il voulut prendre la main d’Axelle, lorsqu’en dernier
elle quitta la pièce. Mais celle-ci repoussa sa marque
d’amitié pour aller se cacher dans un coin inaccessible où
personne ne pourrait l’entendre pleurer.
Puis Sœur Emmanuelle était entrée. Traversant le couloir
d’un pas vif et contrarié. Elle ne vit pas Quentin et ses
cahiers qui l’observait, toujours posté contre le mur. Il eut
un léger sursaut au moment où la porte avait claqué, mais il
n’entendit que des bribes de la conversation qui se
tenait.
- Impossible... Cette enfant... Violence...
- Père Gabriel... Histoire inconnue... Animal sauvage...
Apprivoiser...
- Punition... S’en tirent à bon compte...
- ... Avertissement... Prochaine fois...
- ... Plus une question de religion, ma sœur, mais
d’éducation.
1.
C'est le nom d'une ville d'Afrique du Sud,
baptisée ainsi par les Anglais, en 1871, en l'honneur du ministre
des Colonies, lord Kimberley.
Cette ville devint rapidement la capitale mondiale du diamant. Lors
de la guerre des Boers, entreprise par l'armée britannique pour
contrôler l'ensemble de l'Afrique du Sud, elle fut l'objet de longs
et sanglants combats et les Anglais commencèrent à attribuer son
nom à des garçons, en particulier à ceux qui avaient perdu leur
père sur ce champ de bataille. Kimberley resta un prénom masculin
jusque vers 1940. Sachez cependant que je m’arrange un peu
avec les dates concernant cette histoire et que chronologiquement
parlant il y aura surement parfois quelques incohérences,
d’où le fait que je n’attribue aucune année dans les
billets échangés et que les dates resteront 18***. Car cela me
permet aussi de broder autour d’un univers fictif dans une
ambiance proche du Second Empire. (source Prénom Kimberly)




Toujours est-il qu’il se retrouva emberlificoté,
sans le savoir, dans une affaire de cœur si compliquée
qu’il dut, par la suite, subir la vengeance un peu cruelle de
celle qu’il avait blessée.


