Accueil Date de création : 07/06/09 Dernière mise à jour : 08/06/10 20:01 / 64 articles publiés
 

07  (Première époque) posté le samedi 12 septembre 2009 19:52

 

Il était quasiment impossible d’approcher Kimberly. Impossible de lui parler. Cette petite fille au teint de porcelaine, à la liquide chevelure dorée, qui tremblait au moindre regard.
Axelle aurait pu l’ignorer, la laisser dans son coin avec cette poupée qu’elle passait son temps à cajoler. Hélas, il était difficile de faire semblant de ne pas se voir lorsqu’on occupe le même dortoir.
Depuis les premiers mots dédaigneux qu’elle avait prononcés avec le courage d’une petite effarouchée, Kimberly n’avait plus seulement adressé un regard à Axelle.
Mais la petite fille ne s’offusquait nullement de son ignorance, parce qu’elle sentait que ce silence portait le poids d’une mise en garde. La peur incessante d’être rabrouée.
Axelle ne comprenait pas l’isolement de Kimberly. Autant la maturité précoce de Quentin l’avait poussé naturellement vers une solitude qui lui convenait, autant Kimberly demeurait un mystère. Toujours à l’écart. Elle et sa poupée. Abandonnées dans le coin de la cour et observées par des œillades assassines depuis les groupes alentours.
Il y avait une prairie à l’autre bout du village. Un pré immense qui débouchait sur deux ou trois fermes et où la petite fille blonde aimait à y promener Ophélie. Souvent, elle s’asseyait au milieu des fleurs et tressait des heures durant de longues couronnes pour en coiffer sa poupée.
Et un jour, alors qu’Axelle l’avait suivie pour la regarder nouer les tiges en guirlandes parfumées, elle vit s’avancer, depuis le village, une dizaine d’enfants du foyer. Par derrière, ils arrachèrent la poupée des mains de l’enfant et se la jetèrent à la chaîne, sans craindre de briser le précieux visage de porcelaine. Axelle n’entendait pas ce qui se disait de là où elle était, mais à la ronde qui venait de se former, elle comprit bien que les sarcasmes devaient allégrement fuser.
- Ta mère t’a abandonnée parce qu’elle ne voulait pas de toi !
- Même à ta naissance, elle n’a pas voulu de toi !
Kimberly était la seule enfant du foyer abandonnée à la naissance. On ne savait que très peu de choses d'elle. On l’avait retrouvée, âgée de quelques jours à peine, sur les marches de l’église. Dans un panier. Avec cette poupée et un petit mot rédigé en anglais.



Le corps d’une jeune femme avait été retrouvé une semaine plus tard dans la rivière qui descendait la campagne en contrebas. Une jeune anglaise, vêtue de vêtements élimés et d’une maigreur effroyable. L’enquête avait conclu au suicide. Elle s’était jetée dans le ruisseau, probablement peu de temps après avoir embrassé une dernière fois l’enfant qu’elle avait voulu sauver. Et le prénom de Kimberly lui était alors resté. Un bien étrange prénom qui n’était à l’époque attribué qu’aux garçons, et qui évoquait le son des lointaines colonies étrangères1.

Kimberly de Saint Matthieu.

Une consonance si puissante, si noble qui ne cachait que le drame évident du vide de son existence.

Kimberly ne faisait rien d’autre que de porter le nom du foyer. Plus de mère. Plus d’origine. Plus d’identité. Kimberly était la seule trace de passé qui lui restait avec cette poupée qu’elle avait malheureusement nommé Ophélie... En toute innocence. Sans savoir qu’à travers ce nom c’était un peu du destin de sa mère qu’elle conservait en elle. Sans savoir que...

- Kimberly n’est rien, ni personne. Car on ne saura jamais d’où elle vient !
- Et personne ne voudra de quelqu’un qui n’est rien...
- C’est pas vrai, se débattait la petite fille de toute sa fragilité.
- Tu n’es rien... Tu n’es personne... Tu n’existes pas !
- Ophélie ! Rendez-moi Ophélie ! Vous allez la casser !
- Elle croit qu’Ophélie est son enfant. Elle croit qu’elle est sa mère, parce qu’elle n’en a jamais eu !
Suivit alors une série de boutades qu’Axelle, au premier abord, ne comprit pas, ignorant encore à cet instant tout de la passion que Kimberly vouait aux fleurs et à leur langage.
- Kimberly est une ronce ! chantonna Sophie.
- Oui, sanglotait-elle, vous faites tout pour me faire de la peine !
- Kimberly est un chardon ! poursuivit Thierry.
- Non ! C’est vous les chardons ! Vous êtes toujours agressifs avec moi...
- Kimberly est un chrysanthème ! cingla Murielle.
- C’est tant mieux, je vivrai éternellement, renifla l’enfant.
- Kimberly est un souci qui sent mauvais, tralala ! lança un tout petit garçon qui répondait au prénom de Romain.
- Chagrin, peine, désespoir... Vous ne savez que faire souffrir ! Me faire souffrir ! Moi ! Moi et toujours moi !
- Alors, acheva méchamment Lucas, Kimberly est un narcisse !
Parce qu’elle était trop excédée, parce qu’elle ne sut pas comment retourner l’égoïsme et la vanité du narcisse dont on l’accusait, la petite fille s’effondra en sanglots sous les ricanements des autres enfants.
- Narcisse ! répétaient-ils, fiers de leur trouvaille, narcisse, narcisse !
Lucas ne comprit pas que c’était Axelle qui lui était tombé dessus depuis l’arbre. Ophélie ne fut, fort heureusement, pas abimée dans sa chute. Kimberly s’était empressée de la récupérer, elle et les couronnes de fleurs que les garnements avaient déchirées. Au début, l’effet de surprise figea les autres enfants. Les chants se turent. La ronde se brisa.
Axelle s’était mise à frapper Lucas avec une violence quasi surnaturelle. Ballotant la petite tête brune d’un côté puis de l’autre, avec ses poings. Comme ce qu’elle avait fini par devenir : un garçon. Avec cette agressivité que seule la rue avait pu lui enseigner. Et vu la force et la conviction qu’elle y mettait, il était manifeste que ce n’était pas la première fois qu’elle se battait.
Constatant que Lucas était plutôt mal en point, les autres garçons sentirent monter en eux le sang de la bagarre et se ruèrent ensemble sur la petite fille qui cognait.
- Ne vous avisez plus jamais de toucher Kimberly, se débattait Axelle avec une force incroyable, plus jamais !
- Arrêtez ! sanglotait Kimberly, arrêtez !
L’enfant avait fini par cacher son visage dans la chevelure de sa poupée. Effrayée. Effarée. Elle pleurait bruyamment lorsqu’elle sentit qu’on la poussait sèchement à l’épaule droite.
- Alors, petite sotte, l’agressa Sophie, qu’attends-tu pour aller prévenir les sœurs au foyer ?
Le reste fut désespérément confus. Quentin, qui n’avait rien compris à toute cette affaire, avait suivi la parade sanglotante des enfants qui sortaient un à un du bureau redouté de la Mère Supérieure. Personne ne répondit à ses questions. Seul Romain le gratifia d’un hurlement théâtral qui lui brisa les tympans. Il voulut prendre la main d’Axelle, lorsqu’en dernier elle quitta la pièce. Mais celle-ci repoussa sa marque d’amitié pour aller se cacher dans un coin inaccessible où personne ne pourrait l’entendre pleurer.
Puis Sœur Emmanuelle était entrée. Traversant le couloir d’un pas vif et contrarié. Elle ne vit pas Quentin et ses cahiers qui l’observait, toujours posté contre le mur. Il eut un léger sursaut au moment où la porte avait claqué, mais il n’entendit que des bribes de la conversation qui se tenait.
- Impossible... Cette enfant... Violence...
- Père Gabriel... Histoire inconnue... Animal sauvage... Apprivoiser...
- Punition...  S’en tirent à bon compte...
- ... Avertissement... Prochaine fois...
-  ... Plus une question de religion, ma sœur, mais d’éducation.

 

 

 


1. C'est le nom d'une ville d'Afrique du Sud, baptisée ainsi par les Anglais, en 1871, en l'honneur du ministre des Colonies, lord Kimberley.
Cette ville devint rapidement la capitale mondiale du diamant. Lors de la guerre des Boers, entreprise par l'armée britannique pour contrôler l'ensemble de l'Afrique du Sud, elle fut l'objet de longs et sanglants combats et les Anglais commencèrent à attribuer son nom à des garçons, en particulier à ceux qui avaient perdu leur père sur ce champ de bataille. Kimberley resta un prénom masculin jusque vers 1940. Sachez cependant que je m’arrange un peu avec les dates concernant cette histoire et que chronologiquement parlant il y aura surement parfois quelques incohérences, d’où le fait que je n’attribue aucune année dans les billets échangés et que les dates resteront 18***. Car cela me permet aussi de broder autour d’un univers fictif dans une ambiance proche du Second Empire. (source Prénom Kimberly)

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Journal de Quentin Lexan, 24 mars 18***  (Première époque) posté le samedi 12 septembre 2009 20:03

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08  (Première époque) posté le samedi 12 septembre 2009 20:03

Axelle fut réveillée dans la nuit par les pleurs de Kimberly. La petite fille pressait Ophélie sur son ventre. Les yeux vides, sans doute pris dans le songe somnambule du souvenir de sa journée, elle se balançait violemment, à demi redressée, murmurant tout d’abord.
- Il y a en travers d'un ruisseau un saule qui mire ses feuilles grises dans la glace du courant.
- Kim ? Tu dors ?
- C'est là qu'elle est venue, portant de fantasques guirlandes de renoncules, d'orties, de marguerites et de ces longues fleurs pourpres que les bergers licencieux nomment d'un nom plus grossier, mais que nos froides vierges appellent doigts d'hommes morts.
Axelle s’était jetée sur le lit de sa compagne de chambre. La secouant, appelant, criant. Kimberly récita plus fort la suite de vers qu’elle avait entamée, de cette même voix apathique aux sanglots étranglés.
- Là, tandis qu'elle grimpait pour suspendre sa sauvage couronne aux rameaux inclinés, une branche envieuse s'est cassée, et tous ses trophées champêtres sont, comme elle, tombés dans le ruisseau en pleurs. Ses vêtements se sont étalés et l'ont soutenue un moment, nouvelle sirène, pendant qu'elle chantait des bribes de vieilles chansons, comme insensible à sa propre détresse, ou comme une créature naturellement formée pour cet élément.
- Au secours ! Mes sœurs ! C’est Alexia ! Elle va mourir ! Elle va...
- Mais cela n'a pu durer longtemps : ses vêtements, alourdis par ce qu'ils avaient bu, ont entraîné la pauvre malheureuse de son chant mélodieux à une mort fangeuse.


Lorsque les sœurs entrèrent dans la chambre, Axelle était effondrée sur le parquet, hurlant un cri strident de douleur. Un cri d’horreur. Un cri qui répétait en boucle ce prénom viscéral qui lui sortait des entrailles : « Alexia ». Kimberly, quant à elle, avait les yeux de verre d’une poupée figée, sans âme, sans émotion, et cette voix épouvantablement atone. Elle tourna la tête comme un automate rouillé dans la direction de la Mère Supérieure et de la frêle bougie qu’elle tenait entre ses mains.
- William Shakespeare, acheva-t-elle avant de retomber sur son oreiller.

 

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Serment d’amitié entre Axel(le) Cantini et Kimberly de St Matthieu ( et Ophélie sa fille bien aimée)  (Première époque) posté le samedi 12 septembre 2009 20:04

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09  (Première époque) posté le samedi 12 septembre 2009 20:05

Avec le temps et le rythme de l’ennui, la lassitude et la fin de l’attrait de la nouveauté, les enfants finirent par se fondre ensemble. Dans le fond, il était bien plus drôle de se tirer des boulets de canon à vue, plutôt que de se poignarder dans le dos.

Axelle finit donc par être intégrée dans les groupuscules, et Kimberly avec elle (serment oblige...). Seul Quentin semblait s’obstiner dans cette solitude rêveuse. Ses mots compliqués.
L’instruction était dispensée à même le foyer. Par les Sœurs. Si Axelle s’était bien volontiers pliée à l'apprentissage de la lecture, de l'écriture et des rudiments du calcul, l’éducation morale et religieuse en revanche était pour elle une torture mentale. Sans parler de celle des « travaux d'aiguille » qui était une torture physique.
Et même si, on pouvait à présent prétendre qu’Axelle tenait un crayon, elle se savait encore par trop hésitante pour lire l’ouvrage mystérieux qu’elle avait précieusement dissimulé sous son oreiller... De plus, un jour, alors qu’elle avait fièrement voulu montrer à Quentin une rédaction qu’elle s’était appliquée à composer « seule et sans l’aide de personne », le petit garçon l’avait bien involontairement blessée en répondant qu’il devrait être interdit de faire autant de fautes d’orthographe.
Une chose de sure, elle ne revint plus jamais lui montrer aucun écrit d’aucune sorte. Et même si Quentin avait plusieurs fois tenté de se faire pardonner tant il regrettait sa remarque empreinte de dureté, elle était restée sur sa réserve. Tout du moins dans ce domaine là.

Aussi persistait il encore dans l’ombre, à la guetter, se demandant ici et là pourquoi il se mettait dans un tel état.
Hormis ce côté isolé et évaporé, Quentin était un enfant courageux, loyal et passionné. Adorable de surcroît. Beaucoup de petites filles, tant du foyer que du village, s’étaient éprises de ses grands yeux violets, de sa fossette au menton et de cette autre encore qui creusait sa joue gauche quand il souriait. Son aspect décoiffé, son étrange maturité et cette faculté qu’il avait à manier les mots ne faisaient que lui ajouter un charme, une séduction insaisissable. Il ne sut pas combien son indifférence en avait fait pleurer, pas plus qu’Axelle ne sut pendant longtemps combien elle avait pu le faire pleurer.


Toujours est-il qu’il se retrouva emberlificoté, sans le savoir, dans une affaire de cœur si compliquée qu’il dut, par la suite, subir la vengeance un peu cruelle de celle qu’il avait blessée.
C’est bien souvent au hasard de discussions innocentes que naissent les moqueries. Personne n’aurait été capable de dire comment on en était venu là, mais il se trouva, au début de l’été, que les bavardages coquets des petites filles du foyer dérapèrent sur un sujet aussi brûlant qu’énigmatique : les garçons.

Sophie, la première, avait cru bon d'énumérer ses conquêtes amoureuses (probablement toutes fictives) et d’afficher la liste de ses baisers (ceux en ami, ceux en amoureux, ceux de romans) et, étant donné le nombre qu’elle brandissait, il était manifeste qu’il n’y avait pas que ses baisers de romanesques.
Seulement voilà... Kimberly était trop impressionnée et trop intriguée par le sujet pour feindre une quelconque expérience dans ce domaine. Evidemment : ricanements, gloussements et remarques désobligeantes... « Seigneur, Kim n’a jamais embrassé de garçon ! C’est un bébé ! etc... »
Conséquence immédiate : Juliette, Murielle, Maud et Mélanie s’empressèrent de s’inventer des conquêtes potentielles pour ne pas être rabrouées à leur tour.

Résultat : c’était une fois de plus la petite Kimberly qui pleurait.
Réaction logique : lorsqu’Axelle bondit pour défendre son amie en déclarant « qu’il était normal qu’à leur âge elles n’aient pas embrassé de garçon, et que ça prouvait qu’elles n’étaient pas des trainées » elle se vit gratifiée d’un grand éclat de rire (jaune pour les petites malignes qui avaient cru intelligent s’avancer sur leur pseudo expérience).
La riposte, un peu grasse, ne se fit pas attendre.
- C’est réglé, Kim n’a qu’à embrasser Axelle et on dira qu’elle l’a fait avec un demi garçon.
Quand Axelle eut un mouvement vexé par la remarque, ce ne fut qu’une occasion supplémentaire pour la toucher.
- Si tu te froisses, c’est que tu n’es pas un garçon.
- Si tu en étais un, ça ne te gênerait pas d’embrasser une fille.
- C’est peut être un pédé1!
Kimberly, dans son coin, avec son inséparable poupée, pleurait pour deux. Axelle, paumée entre ses deux identités poussa un cri qu’elle ne comprit pas :
- D’accord, si c’est tout ce que vous voulez, j’en embrasserai un de garçon ! Et n’importe lequel encore !
- Pour nous prouver quoi ? Que t’es une fille ou un pédé ?
Les poings serrés à se faire saigner, la petite fille s’éloigna d’un pas militaire en grommelant sous les ricanements.
- Et toi, Kim ? Tu vas en embrasser un aussi de garçon ?
- Y en a un que tu aimerais mieux que les autres ?
- Que tu trouves plus gentil ?
- Ou plus beau ?
- Quentin... avoua la fillette en rougissant.
Ainsi, tandis que Kimberly se retrouva poussée sous l’arbre où lisait Quentin, Axelle tournait comme un fauve en cage dans le jardin. Lucas commis l’erreur de l’aborder.
- Tu es fâchée, Axelle, s’approcha-t-il timidement de peur de se reprendre une raclée, je jure que je ne sais pas où est Kim, et que je ne lui ai rien fait !
- Je suis une fille ou un garçon ?
- Qu’est-ce que tu as envie d’être ?
- Est-ce que comme fille tu me trouves jolie ?
- Je trouve surtout que comme garçon tu cognes bien...
- Est-ce que comme fille tu me trouves jolie ?
- Oui, plutôt.
- Tu le penses ?
- J’ai surtout peur de recevoir une gifle !
- Est-ce que tu aurais envie de m’embrasser ?
Là, il y eut un moment d’arrêt. Lucas, trop surpris pour répondre, s’était mis à scruter les environs en rougissant.
- D’accord, mais allons derrière ce bosquet. Faudrait pas que les autres me voient !
Aucun d’entre eux ne sut de quel côté pencher la tête, la crispation et l’inexpérience était telle qu’ils s’entrechoquèrent les dents. Finalement après un deuxième essai, et une fois que leur mâchoire avait fini de résonner dans leur crâne, il y eut un semblant de quelque chose. De quelque chose de si mou, de si baveux, qu’Axelle repoussa brutalement Lucas, écœurée.
- Ce... C’est toi qui m’a demandé ! bafouilla le pauvre garçon affolé.
La frayeur qu’elle lisait alors dans les yeux de Lucas lui en rappela une autre... Plus lointaine... D’une personne dont le souvenir s’anonymait lentement... Une personne dont elle ne pourrait bientôt plus jamais prononcer le nom... Une décennie durant... Jusqu’à ce jour...
Elle reconnut cette frayeur qu’elle avait lue dans les yeux des autres garçons... Des hommes... Avant... Autrefois... Quand elle était encore une petite fille... Et la reconnaître dans un regard qui lui était adressé la fit soudain trembler de tous ses membres... L’espace d’un instant elle était devenue tout ce qui l'avait horrifiée. Cette terreur qui la poursuivait. Elle était devenue Elle. Juste le temps de ce regard. Elle.
Charlaine.
En ce moment, Quentin lisait Robinson Crusoé. Assis à califourchon sur la basse branche du grand thuya, il se laissait balancer sur la vague des mots, tantôt naufragé comptant les jours sur l’écorce d’un palmier, tantôt indigène cannibale et ses chasses effrénées. Tout absorbé qu’il était, il ne vit pas Kimberly approcher. Elle ne parla pas. Mais le bruit timide qu’elle faisait en chiffonnant sans cesse le bas de son chemisier finit par l’agacer.
- Arrête ça, Kim, tu veux. lança-t-il sans prendre la peine de se retourner.
- C’est intéressant ce que tu lis ? C’est écrit tout petit, et il n’y a même pas d’image.
- Correction. C’est intéressant ce que j’essaye de lire.
- Ah ! souffla-t-elle pour cacher le fait qu’elle n’avait pas compris le sous entendu, donc c’est intéressant.
- Vas-y. se redressa-t-il dans un soupir.
- Quoi ?
- Dis-moi ce que tu veux.
Les prunelles mauves de l’enfant crépitaient d’un air irrité.
- Tu accepterais d’être mon amoureux ? rougit Kimberly.
- Non. affirma-t-il en replongeant le nez dans son livre.
- Pourquoi ? Pourquoi tu ne veux pas m’embrasser ?
- Parce que pour être ton amoureux, il faut être amoureux de toi.
- Tu es méchant Quentin ! Je t’ordonne de m’embrasser ! Je t’ordonne de m’embrasser !
Face à un caprice aussi ridicule, Quentin ne put qu’éclater de rire, ce qui fit piétiner davantage la petite fille.
- Pourquoi tu ne m’aimes pas ? Je t’ordonne de m’aimer ! Je t’ordonne de m’aimer !
- Si je te comprends bien, je devrais t’embrasser même si je ne t’aime pas quitte à te révéler après que je ne suis pas du tout intéressé par toi. Tu préfères la souffrance d’un mensonge à l’honnêteté ?
- Oui.
- Alors c’est que tu es une imbécile, Kimberly.
Offusquée dans son amour propre, Kimberly préféra cacher sa honte derrière un cyprès. Un hasard étrange fit qu’elle y retrouva Axelle, toute aussi honteuse, mais pour les raisons parfaitement opposées. Adossée contre l’arbre, elle s’irritait obstinément les lèvres, essuyant, frottant et séchant les marques répugnantes qu’elle sentait encore la brûler. Elle était au bord de vomir lorsqu’elle entendit renifler à ses côtés.
- Qu’est-ce que je vais leur raconter, se lamentait la pauvre Kimberly, qu’est ce que je vais leur raconter.
- Ne leur dis rien, la rassura Axelle.
- Elles me l’ont demandé. Elles m’ont dit que si je ne pouvais pas raconter ça serait que je l’aurais pas fait !
- Invente.
- Inventer ? Tu ne l’as pas fait non plus ?
- Non, se précipita Axelle.
Kimberly balaya les quelques larmes égarées sur son visage. Rassurée. Rassurée de savoir qu’Axelle non plus ne l’avait pas fait. Mais...
- Mais je ne sais toujours pas ce que je vais leur dire !
Les larmes revêtaient un caractère étrange sur la petite fille. Déjà en temps normal elle avait un teint translucide et une chevelure pâle quasi liquide, mais lorsqu’elle pleurait, on avait vraiment l’impression que littéralement elle fondait.
- Dis leur que c’était dégoutant.
- Dégoutant ? un long reniflement interrompit la dissolution progressive de l’enfant, mais elles ne me croiront jamais, Axelle ! Pourquoi les hommes et les femmes échangeraient des baisers si c’était dégoutant ?
Et pourtant pensa bien fort la petite fille brune, en se promettant que plus jamais de sa vie elle n’embrasserait de garçon.
- Dis leur que c’était visqueux comme une huitre, et que la bave du garçon s’est introduite dans...
- Mais c’est dégoutant ! grimaça Kimberly.

 

 


1.    Étymologiquement, le mot est une apocope de « pédéraste », un terme employé à l'origine pour désigner la relation particulière entre un homme mûr et un jeune garçon dans la Grèce antique, non seulement dans le domaine sexuel mais aussi éducatif. Apparu en langue française au XVIe siècle au sens d’« amour des garçons », il connaît rapidement une série de glissements sémantiques qui l’éloigneront considérablement de sa signification première. C'est au XIXe siècle que le terme de pédéraste se diffuse plus largement en prenant la valeur erronée d'« homosexuel ». Le diminutif « pédé » apparaît quant à lui vers 1836. (source wikipédia)

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