



Il faillit bien y avoir un drame
lorsque, pour la première fois depuis six ou sept mois, Sœur
Emmanuelle réussit à mettre la main sur Axelle, un matin, alors
qu’elle s’échappait du foyer pour soigneusement éviter
la messe. Depuis ce fameux jour où elle avait dû faire face à
l’ange aveugle, Axelle prenait un malin plaisir à
s’enfuir chaque dimanche, avant le réveil, pour vagabonder
on-ne-savait-où.
S’il avait été impossible, dans un premier temps, aux
sœurs de déterminer les chemins que cette petite sauvageonne
empruntait, elles eurent la chance, ce jour là, de la voir
traverser le grand pré du bout du village en sifflotant. Parce que
le hasard de la fraîcheur du temps les avaient convaincues de faire
un détour par les champs avec les enfants.
Tout aurait pu s’en tenir à un éloquent sermon et à quelques
réprimandes justifiées si, en l’attrapant, Sœur
Emmanuelle n’avait fait tomber ces deux pièces de dix
centimes dans les herbes. Comme, bien évidemment, Axelle ne voulut
jamais avouer d’où elle tenait cet argent. Elle fut consignée
dans la terrifiante « salle de méditation » pour vol présumé. Haut
lieu de la punition au sein du foyer.
Il ne s’agissait ni d’une prison, ni d’une pièce
vide de celles qui sont faites pour effrayer les enfants dans les
livres, mais simplement d’une salle étroite qui comportait un
vieux banc bancal et un grand miroir qui lui faisait face. Parce
que pour pouvoir exorciser la honte de leur bêtise, les enfants
devaient avant tout avoir le courage d’affronter leur propre
regard. C’était en cela la seule « méditation » qui leur
était véritablement demandée. Il était d’ailleurs amusant de
constater que chaque enfant qui y avait passé la journée avait
laissé quelque part l’empreinte de son passage. Au juger, le
client le plus régulier semblait être l’insaisissable
Quentin, car les rideaux et les murs étaient recouverts de son
écriture fine et régulière. Même Kimberly y avait séjourné, ainsi
qu’en témoignait une guirlande de fleurs de papier. Sophie,
fidèle à sa coquetterie, y avait laissé une de ses robes préférées
pour avoir le loisir de se changer si d’aventure elle était
amenée à y retourner. Et c’était ici que Juliette avait perdu
ces deux rubans de soie que depuis elle cherchait. Il y avait bien
d’autres objets encore, mais les propriétaires étaient plus
difficiles à déterminer. La souris en bois taillé appartenait
certainement au petit Romain, les deux paires de chaussettes
trouées au même endroit et de la même manière devaient être à
Cédric et Lucas qui, par solidarité fraternelle, avaient surement
demandé à être enfermés ensemble. Il y avait également un soulier
solitaire, crevé en son extrémité, une page de roman déchirée et
quelques plumes multicolores que l’on avait oubliées.
Le temps ici coulait au même rythme que l’ennui. Le plus
astreignant étant bien sûr, d’avoir toujours à se regarder.
Quelque soit l’endroit où l’on se plaçait. Axelle
n’avait aucun reproche à se faire. Ce n’était pas cela
qui la dérangeait devant cette glace immense et solitaire. Ce qui
la mettait si mal à l’aise, c’était le fait que ce
miroir s’obstinait à refléter l’image d’une
fillette de huit ans et non pas le petit garçon qu’elle
était.
Elle eut beau se tourner, se retourner, pivoter et repivoter,
l’image restait. Pleurer, crier, frapper n’effaça ni le
chagrin, ni le reflet. Puis, au bout de quelques heures, alors
qu’elle sentait toujours autour d’elle cette présence
l’oppresser, elle se leva. Calme. Presque trop apaisée pour
se sentir sereine. Avant d’enfiler la robe, elle arrangea
consciencieusement les fragiles rangées de dentelles que la
poussière avait jaunies sur le col. Elle lissa sagement les plis de
la jupe, remonta haut les manches ballon et ramassa les deux rubans
épars sur le sol. Très attentivement, elle coiffa le crêpe brun qui
se bataillait sur son crâne à l’aide d’une brosse qui
trainait sous le banc, et le noua, au bas de la nuque, en deux
petites couettes rêches d’épaisseur égale. A travers la pièce
son image venait de se démultiplier. Comme si deux Axelle s’y
étaient subitement trouvées enfermées.
Elle s’approcha plus près. Se regarder. Sourire. Un pas de
danse. Une révérence. Doucement, très doucement, elle se mit à
parler. Au miroir.
- Cela fait si longtemps... Si longtemps... C’est pas
juste. Même maintenant c’est toi qui reste la plus
belle.
En se penchant pour embrasser le reflet de cette image glacée, elle
sentit au contact une larme rejoindre les deux lèvres qui se
touchaient. Et pendant un court instant, elle eut la fugitive
impression qu’elle revivait...
Elle hurla alors en remarquant soudain les deux yeux violets qui
l’observaient depuis le coin de la fenêtre.

Tel fut donc le portrait
qu’Axelle avait réclamé à Kimberly depuis presque un
an.
Elle avait fini par si bien y renoncer qu’elle se laissa
surprendre lorsqu’elle remarqua que la petite fille
s’était mise à la dessiner. Elle avait un peu protesté,
disant qu’elle aurait pu prévenir, qu’elle était mal
habillée, mal coiffée, qu’elle allait être horrible, et dans
sa surprise, elle eut le réflexe de cacher sous sa main la moitié
de son visage. Dans ce geste qui devait par la suite rester sur le
papier.
A dire vrai, le dessin de Kimberly dégageait quelque chose de
vraiment particulier pour quelques courbes tracées par une si
petite fille. Le croquis était sur la feuille de l’enfant ce
que les mots étaient dans les cahiers de Quentin et il était
manifeste que les deux gamins possédaient un don artistique peu
commun pour leur âge.
En fait de dessins, Kimberly préférait immortaliser les fleurs.
Croquer un portrait humain fut pour elle une grande première.
Axelle s’était aperçue de son talent tout à fait par hasard
et ce, quasiment dans les premiers jours qui avaient suivis son
arrivée à l’orphelinat. Etant donné que Kimberly et elle
avaient été placées dans la même chambre, Axelle avait vidé
quelques tiroirs appartenant à sa compagne pour y placer le peu
d’affaires qu’elle pouvait posséder. C’est là
qu’elle était tombée sur ce grand cahier à la couverture
tissée qui contenait à chaque page ce qu’elle prit tout
d’abord pour des fleurs séchées. Ce ne fut que plus tard
qu’elle surprit la petite fille, tassée dans un coin de
jardin, qui relevait en quelques traits la forme excentrique
d’un plan de jonquilles sur ce même cahier. Dès lors, elle
n’eut de cesse de poursuivre Kimberly pour
qu’elle fasse son portrait. Non qu'elle tenait
véritablement à être immortalisée sur une feuille rangée dans
un tiroir, mais plutôt pour voir si, comme elle le pensait,
Kimberly en était capable. Tout simplement.
La petite fille blonde se dérobait
toujours, répondant qu’elle ne saurait pas, qu’elle
dessinait mal et que c’était plus facile avec des fleurs
qu’avec des vrais gens qui bougeaient. Mais, futée, Axelle
avait profité de la signature du serment d’amitié pour y
replacer sa requête et Kimberly s’était retrouvée coincée.
Elle eut beau, pendant un certain temps, repousser
l’échéance, il arriva bien un moment où, gagnée par
l’usure, elle finit par céder.
Et tandis qu’Axelle s’était donc laissée surprendre
sous son arbre par le crissement du crayon sur le papier, une
grappe d’enfants émerveillés se composa derrière
l’artiste qui dessinait.
- Tu feras le mien aussi après ? suppliait Sophie.
- Ce que c’est beau ! répétait Lucas.
- Tu m’apprendras à moi aussi à faire les Axelle comme tu les
fais, se passionnait Romain, parce que quand j’ai dessiné
Patoune ca a fait ça...
Le petit garçon sortit timidement de sa poche une page de cahier où
les formes d’un vieil ours en peluche avaient été
grossièrement étirées.
- Oh ! Se moqua Thierry, il a même fait l’oreille qu’il
a rognée.
- Non ! gémit Romain, rends moi mon Patoune, rends le moi !
- Regarde Romain, tu as oublié de lui faire la cicatrice sur le
ventre, comme ça, ajouta Cédric.
Ignorant les cris de Romain, il balafra le dessin d’un large
trait de fusain. La page passa de mains en mains, pour finir tout
chiffonné entre celles de la Mère Supérieure qui, alertée par les
braillements intempestifs, s’était judicieusement postée au
bout de la chaîne. La masse d’enfants déguerpit aussitôt de
tous les côtés, comme une volée de moineaux affolés.
Seul Quentin n’avait pas bougé.
- Est-ce que tu accepterais de me le donner, Kim ? demanda-t-il
après un instant de silence.
- Non.
Axelle sursauta devant cette rudesse si inhabituelle. Voyant que
Quentin était sur le point de pleurer, elle décida d’un
souffle de l’aider.
- C’est pas grave, tu sais. Tu peux lui donner. S’il
veut bien m’autoriser à le regarder chaque fois que je le
voudrai.
- Non.
On ne discernait de Quentin que ses poings fermés et ses cheveux
éméchés. Axelle ne comprenait rien à ce qu’il se passait.
Cette curieuse froideur de Kimberly. Cette tristesse dans les yeux
de Quentin.
La vengeance pour un baiser
refusé.
- Ce n’est qu’un dessin Kimmy... Tu pourras en refaire
d’autres, insista-t-elle, ne supportant pas la souffrance que
Quentin démontrait.
- Tu as rompu le serment Axelle ! Tu as rompu le serment ! explosa
Kimberly avant de disparaitre d’une envolée.

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