Axelle fut réveillée dans la nuit
par les pleurs de Kimberly. La petite fille pressait Ophélie sur
son ventre. Les yeux vides, sans doute pris dans le songe
somnambule du souvenir de sa journée, elle se balançait violemment,
à demi redressée, murmurant tout d’abord.
- Il y a en travers d'un ruisseau un saule qui mire ses feuilles
grises dans la glace du courant.
- Kim ? Tu dors ?
- C'est là qu'elle est venue, portant de fantasques guirlandes de
renoncules, d'orties, de marguerites et de ces longues fleurs
pourpres que les bergers licencieux nomment d'un nom plus grossier,
mais que nos froides vierges appellent doigts d'hommes morts.
Axelle s’était jetée sur le lit de sa compagne de chambre. La
secouant, appelant, criant. Kimberly récita plus fort la suite de
vers qu’elle avait entamée, de cette même voix apathique aux
sanglots étranglés.
- Là, tandis qu'elle grimpait pour suspendre sa sauvage couronne
aux rameaux inclinés, une branche envieuse s'est cassée, et tous
ses trophées champêtres sont, comme elle, tombés dans le ruisseau
en pleurs. Ses vêtements se sont étalés et l'ont soutenue un
moment, nouvelle sirène, pendant qu'elle chantait des bribes de
vieilles chansons, comme insensible à sa propre détresse, ou comme
une créature naturellement formée pour cet élément.
- Au secours ! Mes sœurs ! C’est Alexia ! Elle va
mourir ! Elle va...
- Mais cela n'a pu durer longtemps : ses vêtements, alourdis par ce
qu'ils avaient bu, ont entraîné la pauvre malheureuse de son chant
mélodieux à une mort fangeuse.

Lorsque les sœurs entrèrent dans la chambre, Axelle était
effondrée sur le parquet, hurlant un cri strident de douleur. Un
cri d’horreur. Un cri qui répétait en boucle ce prénom
viscéral qui lui sortait des entrailles : « Alexia ». Kimberly,
quant à elle, avait les yeux de verre d’une poupée figée,
sans âme, sans émotion, et cette voix épouvantablement atone. Elle
tourna la tête comme un automate rouillé dans la direction de la
Mère Supérieure et de la frêle bougie qu’elle tenait entre
ses mains.
- William Shakespeare, acheva-t-elle avant de retomber sur son
oreiller.
simorette
mer 28 oct 2009 18:50