Quentin passa des journées entières
à se faire dévorer par toute une colonie de moustiques au bord de
l’étang des roseaux. Il guettait, scrutait le moindre insecte
qui passait. Espérant une libellule rouge. Même une libellule tout
court.
Pour une fois, c’était Axelle qui le suivait. Tapie dans le
prolongement de son ombre, elle l’avait pris en filature pour
enfin comprendre par quel mystère il vouait cet acharnement pour un
simple dessin d’enfant. Pour dénouer les raisons de cette
guerre que Kimberly lui menait et celles qui l’avait poussé,
lui, ce jour là, à pleurer.
Axelle n’avait jamais prétendu rompre son serment
d’amitié avec Kimberly, cette après midi où elle
l’avait encouragée à offrir son portrait à Quentin. Elle
avait juste voulu rendre son sourire au petit garçon.
Qu’après tout, ce dessin, elle s’en fichait. Il aurait
fini dans le fond d’un de ses cahiers, et probablement tout
déchiré, vu le soin qu’elle apportait à ses affaires. Aussi,
s’il avait pu rendre heureux quelqu’un...
Kimberly mit du temps à comprendre que sa vengeance l’avait
éloignée d’Axelle. Que sa compagne de chambre, en allant
réparer ce qu’elle considérait être une bien cruelle
injustice, allait finalement se rapprocher de celui qu’elle
avait voulu condamner. Déjà, Axelle était le plus souvent
introuvable. Et même si encore elles parlaient, jouaient ou riaient
ensemble, il y avait quelque chose qui, entre elles, s’était
brisé.
Mais ce qui concrétisa la réalité de cette séparation fut ce jour,
où enfin, une libellule rouge choisit de se poser sur un nénuphar,
au milieu des roseaux. Trop heureux pour prendre le temps de
réfléchir, Quentin avait bondi, sa boîte à la main pour emprisonner
l’insecte. Il plongea la tête la première dans le bourbier
vaseux de l’étang. C’est là qu’Axelle oublia
qu’elle se cachait. D’une enjambée, elle sauta sur le
bord de la mare. La main tendue.
- Elle reviendra, dit-elle simplement.
Kimberly eut beaucoup de mal à vérifier que le cœur de la
libellule battait. Pour tout avouer, elle ne sentit rien du tout,
mais elle fit « semblant de faire croire que » pour éviter de se
ridiculiser. A contre cœur elle dut rayer la première clause
du contrat.
Autant la libellule rouge fut elle une simple affaire de patience,
surtout par cette chaleur estivale, autant le bouquet de narcisses
fut il une autre affaire. Force fut de constater, que des
narcisses, en été, mis à part à l’état de bulbes, il ne
s’en trouvait pas pléthore. Quentin commençait à désespérer.
Et une fois encore, ce fut grâce à Axelle que le problème fut
surmonté. C’était bien simple. Les deux enfants ne se
quittaient plus. Là où l’on voyait Axelle il y avait Quentin.
Là où marchait Quentin, on retrouvait les pas d’Axelle.
L’un avec l’autre. L’un pour l’autre.

Bien maligne, la petite fille avait remarqué sur le contrat
qu’il était spécifié que les fleurs ne devaient être ni en
graines, ni séchées. Mais rien n’interdisait les bouquets de
fleurs artificielles. Ils passèrent une journée entière, à
découper, coller, assembler ensemble des narcisses de papier que,
la mort dans l’âme Kimberly fut bien contrainte
d’accepter.
Pour la plume de paon, il faut bien reconnaitre que les deux
garnements avaient triché. Etant donné que ces oiseaux ne couraient
pas les rues du village (ni même les bois voisins), ce fut par
hasard, sur la place du marché, que le petit couple d’enfants
dénicha le trésor. Une vieille dame qui vendait des plumes de
l’oiseau à un étalage de colliers.
Axelle comprit devant le regard étonné de Quentin qu’elle
avait eu un geste un peu léger en sortant, d’une de ses
poches, une pièce de dix centimes pour payer l’objet.
Kimberly était au bord des larmes lorsqu’elle dut rayer la
dernière clause de ce contrat qu’elle avait cru impossible à
réaliser. Lorsqu’Axelle lui demanda à son tour de remplir sa
part du marché, la petite fille éclata en sanglots.
- Jamais ! criait-elle, jamais il n’aura ce dessin !
- Il a fait tout ce que tu lui as demandé, Kimmy ! Tu dois lui
donner !
- Il l’a fait parce que tu l’as aidé Axelle ! Je le
sais ! D’ailleurs tout le monde le sait... On raconte que
vous... Que vous... S’il le veut, il n’a qu’à
écrire un poème pour moi !
- Tu es méchante en vérité, Kimberly, mâchonna Axelle déçue du
comportement de son amie, et c’est pour ça que tu es toujours
toute seule.
12 (Première époque) posté le dimanche 11 octobre 2009 15:29
Le poème que Quentin composa à l'adresse de Kimberly (Première époque) posté le dimanche 11 octobre 2009 15:30

13 (Première époque) posté le dimanche 11 octobre 2009 15:31
C’est tout boueux et
dégoulinant que Quentin tendit cette feuille arrachée de son carnet
à Kimberly. Sous les sermons de la Mère Supérieure et de la moitié
des autres sœurs du foyer.
L’enfant avait été si torturé par la rédaction de ce poème
qu’il avait vagabondé à travers la campagne, qu’il
s’était perdu dans la forêt et qu’il s’était
retrouvé pris sous l’orage. Il était rentré, clopin-clopant,
dans un état plus que pitoyable, une fois la nuit tombée et lorsque
tout le monde n’avait plus que des cheveux blancs à
s’arracher.
Kimberly allait encore refuser de céder son dessin quand Axelle
déposa un baiser sur la joue de la petite fille.
- Je suis toujours ton amie, murmura-t-elle. Donne-le-lui. Il
l’a mérité.
Soeur Emmanuelle, le 20 août 18*** (Première époque) posté le dimanche 11 octobre 2009 15:31

14 (Première époque) posté le mercredi 28 octobre 2009 17:25
Plutôt que d’aller à
l’église, Quentin avait entrepris de suivre Axelle, ce
dimanche matin, encore intrigué par la présence de cet argent
qu’elle semblait s’obstiner à conserver. Il lui fallut
bien calculer son coup et ce pour deux principales raisons : la
première était d’éviter de se faire rattraper par les
Sœurs, et finir à la messe. La deuxième était de ne pas se
faire remarquer d’Axelle pour être renvoyé aussi sec au
foyer. S’il parvint assez habilement à contourner le premier
obstacle, en revanche, le second...
Un mauvais vent fit s’envoler le béret d’Axelle à
mi-trajet, et lorsqu’elle courut pour le récupérer, Quentin
eut beau tenter de se cacher, ils tombèrent nez à nez. Après une
longue dispute (où c’était plutôt elle qui protestait en
vérité), elle décida de s’encombrer de sa compagnie puisque,
visiblement, il ne savait pas quel chemin prendre pour rentrer. Il
se souvenait vaguement d’un champ, d’un bout de forêt,
et de la place d’un village voisin, mais ce qui manquait
c’était l’ordre gagnant. Dans la région, tous les
villages étaient entrecoupés de champs et de forêts, alors de là à
se rappeler lesquels menaient au foyer...
- Pourquoi m’as-tu suivi ? demanda-t-elle simplement pendant
le reste du trajet.
- Pourquoi m’as-tu aidé ? répondit-il en repensant au
portrait.
Il y avait une bonne demi-heure de marche depuis Saint-Matthieu
pour atteindre ce mystérieux endroit où chaque semaine elle se
rendait. Une petite ferme à côté de laquelle s’étendait une
vaste étendue de blés.
L’agriculteur qui y vivait avait la bonne tête bourrue et
sympathique des paysans que l’on voit dessinés dans les
livres d’enfants. Corpulent, joufflu, il fumait la pipe,
portait des vestons élimés, labourait ses champs avec son cheval,
parce qu’il trouvait que les nouvelles machines puaient comme
le diable et racontait toujours un tas d’histoires de loups
et autres animaux sauvages. Quoique ces derniers temps, ses
légendes animales trainaient sur les exploits d’un « fichu
maudit renard » qui venait croquer ses poules tous les soirs.
Il avait rencontré Axelle par hasard. Le premier dimanche où
celle-ci avait décidé de ne jamais plus aller à la messe. Comme
elle ne savait pas vraiment où se cacher, pour éviter de se faire
repérer par la Mère Supérieure, elle avait choisi de grimper dans
un arbre. Du côté du bois. Parfaitement dissimulée entre les
branches, elle s’était endormie sereinement et n’eut
que le temps de crier lorsqu’elle sentit soudain le tronc
vaciller. Depuis, le malheureux bûcheron devint pour elle Papa
Francis, et elle fut pour lui « le p’tit gars de
l’arbre coupé ».
Evidemment, elle fut un peu vexée d’entendre Papa Francis
appeler Quentin « son petit fiancé », ce jour là. Mais elle décréta
qu’elle s’en fichait puisque, de toute façon, elle ne
le ramènerait plus jamais. Il retournerait à la messe dimanche
prochain, et elle à ses pérégrinations solitaires à travers la
campagne. Et tout serait parfait dans le meilleur des mondes.
Comme chaque semaine, elle aida Papa Francis à ramasser les
œufs dans le poulailler. Riant chaque fois qu’il jurait
après cette saloperie de renard qui était encore venu le visiter.
Comme chaque semaine, elle arrosa derrière lui la terre qu’il
retournait.
Quentin compta avec elle les œufs que le panier contenait et
ramassa les quelques fruits qui mûrissaient encore aux pieds des
fraisiers. Lorsqu’il se vit offrir une belle pièce de dix
centimes à la fin de la matinée, il comprit qu’Axelle
n’avait jamais volé.
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