
15 (Première époque) posté le mercredi 28 octobre 2009 17:29
16 (Première époque) posté le mercredi 28 octobre 2009 17:29
Quentin s’arrêta ce matin là
sous un arbre. Sur le sentier qui les ramenaient tous deux vers
Saint Matthieu. De la butte, ils voyaient au loin la façade pâle du
foyer, qui semblait presque plus malade encore sous les derniers
rayons de l’été.
Axelle hésita un instant. Le rejoindre ? Avancer ? Il
n’allait pas lui dire qu’il allait se perdre désormais
? Elle soupira et vint s’asseoir simplement à ses
côtés.
Sans un mot.
- Je ne sais pas si mon père aimait ma mère, commença Quentin, ou
s’il l’aimait, il avait une étrange façon de le lui
montrer.
Ni l’un ni l’autre ne se regardait.
- Il buvait. Il ne travaillait pas. Il buvait. C’était ma
mère qui tressait des paniers à s’en crever les mains pour
aller les vendre sur le marché, tous les matins. Mais comme elle ne
ramenait jamais assez d’argent à son goût... Comme
l’absinthe lui avait embrumé l’esprit... Il la battait.
J’essayais de rester caché. J’essayais de ne pas
entendre. Mais tous les jours je l’entendais hurler. Alors
j’ai commencé à laisser sortir mon âme de cette maison
souillée. Je suis parti par la fenêtre. J’ai regardé
d’autres mondes... D’autres horizons... Des endroits où
les cris de douleur de ma mère devenaient des chants
d’oiseaux... Où les bruits du bâton étaient ceux de machines
fantastiques qui vibraient dans les airs…
Un lundi, les cris se sont brusquement tus. Quand je suis allé
voir, il y avait mon père. Il frappait. Son bâton heurtait une
masse inerte étendue sur le sol. Avec un bruit sourd de chair qui
absorbe les coups sans trembler. Je ne voyais qu’un flot de
chiffons. Les jupes en désordre de ma mère s’étaient
emmêlés lorsqu’elle était tombée. Je ne voyais pas son
visage. Je n’ai plus jamais vu son visage à partir de ce
instant là.
Je suis sorti prévenir Monsieur Tourette, notre voisin. Nous avons
enterré ma mère deux jours plus tard, et la semaine suivante, mon
père est venu me trouver. Il m’a dit que c’était à moi
d’aller vendre les paniers au marché. Il me forçait tous les
matins à me lever. Il était déjà ivre. Il était brusque. Et lorsque
je revenais, il me frappait. Il n’avait plus ma mère, alors
c’était moi qu’il frappait. Avec ce bâton qu’il
maniait comme un fouet. Ca a duré deux ans. Deux ans pendant
lesquels j’ai retenu mes cris, parce que je ne voulais pas
être comme ma mère. Je ne voulais pas mourir comme ma mère. Crier
c'était mourir dans mon esprit. Alors je me mordais les lèvres, et
j’encaissais. Sans ciller. Jusqu’au sang.
Le jour de mes sept ans, Monsieur Tourette est venu me trouver sur
mon étalage, au milieu de mes paniers troués. Il m’a dit que
je n’aurais plus à rentrer chez moi. Que plus jamais on ne
lèverait la main sur moi. Il m’a accompagné à Saint-Matthieu,
en me promettant de payer les deux cents francs de ma pension
chaque année. Qu’il ne pouvait hélas pas faire plus pour
m’aider, car il était vieux et malade et qu’il ne
pourrait s’occuper convenablement d’un enfant aussi
jeune que moi. C’est lui qui m’a sauvé. J’aurais
surement subi le même sort que ma mère s’il n’avait
rien fait.
Axelle le laissa se plonger dans le silence froid de ses souvenirs.
Immobiles, ils regardaient le toit maladif d’ardoises qui
coiffait le foyer. En contrebas.
Lorsqu’il répéta « c’est lui qui m’a sauvé »,
avec un sanglot qu’il cherchait tant bien que mal à étouffer,
elle déposa vivement un baiser sur la joue du petit garçon. Pour
tarir les larmes avant qu’elles ne se mettent à couler.
Il en fut si interdit qu’il osa à peine respirer.
Elle se leva. Toujours sans le regarder.
- Tu veux me donner la main pour rentrer ? sourit-elle,
malicieuse.
Journal de Quentin Lexan, 12 septembre 18*** (Première époque) posté le mercredi 28 octobre 2009 17:33

17 (Première époque) posté le mercredi 28 octobre 2009 17:34
« La Dame Blanche » rendait des visites de plus en plus régulières au foyer. Elle était tout d’abord venue une première fois, mais les enfants ne l’avaient aperçue que de derrière la grille. Elle était restée à les observer quelques instants, et elle était repartie. Sans avoir osé ou voulu entrer.
Puis elle était revenue, quelques mois après, cette fois ci accueillie par les religieuses de Saint-Matthieu. C’est parce qu’elle avait porté, surement sans le savoir, cette même robe blanche que lors de sa première apparition, que les enfants, à défaut de savoir son nom, lui avaient déniché ce quolibet.
Alors la marche de ses visites prit
un tour plus rythmé. Elle commença même à parler aux enfants.
D’abord au groupe entier, puis à chacun en particulier.
Sophie avait raconté combien elles avaient ri toutes les deux.
Kimberly avait avoué qu’elle était restée très impressionnée
face à la noblesse de cette femme, et qu’elle avait dissimulé
son visage toute l’après midi dans la robe d’Ophélie.
Lucas et Cédric se vantaient sans arrêt de la journée qu’ils
avaient passé à la foire et Thierry était tout fier
d’annoncer comment il lui avait appris à pêcher dans
l’étang. Si Quentin ne dit rien, ce fut la Dame Blanche qui
fut ravie de confier combien elle avait apprécié la maturité du
petit garçon et ce don merveilleux qu’il avait pour décrire
les choses qu’il voyait. Juliette affichait joyeusement les
deux rubans de satin qu’elle lui avait acheté, Maud répétait
partout qu’en échange d’un bouquet de pâquerettes elle
avait reçu un baiser, Muriel pleurait de ne pas avoir encore été
invitée et Romain cassait les pieds de tout le monde avec les
biscuits au beurre qu’il avait mangé.
Mais de tous les enfants, c’était Axelle qui l’avait
fascinée.
Tout d’abord par la beauté sauvage de ses yeux de chat, mais
également par ce caractère qu’elle avait ressenti si
enflammé.
La petite fille ne lui avait pas décroché un mot de toute la
journée. Et lorsque la Dame Blanche tentait de discuter, elle ne
recevait pour toute réponse que l’expression pincée
d’un petit visage au regard qui fulminait. Elle lui offrit
une glace, des bonbons, un nouveau béret, mais jamais, jamais elle
n’entendit le son de sa voix. Elle la surprit même, au moment
de quitter le foyer, en train de redistribuer à ses camarades tous
ses cadeaux de la journée.
En remontant dans la voiture, la Dame Blanche comprit que
c’était elle qu’elle voulait.
Cahier de catéchisme d'Axel(le) Cantini, 15 septembre 18*** (Première époque) posté le mercredi 28 octobre 2009 17:37

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